Communiqué de Mgr Ballot-27 mars 2020

Communiqué de Mgr Ballot du 27 mars 2020

À tous les catholiques de Savoie

Chers amis, chers frères et sœurs,

« Il est vrai que célébrer seul, c’est pas « fastoche » comme disent les enfants », m’écrivait, avec humour, le Père René Albert la semaine dernière. Il ajoutait la célèbre méditation du Père Teilhard de Chardin, « la messe sur le monde », que je n’avais pas pris encore le temps de retrouver (cf. copie jointe). C’est bien ainsi que nous avons tous commencé notre semaine. Les prêtres ont prononcé ces mots, que nous avons l’habitude de dire ou d’écouter si facilement avec distraction peut-être, au début de la prière eucharistique : « dans la communion de toute l’Église, en ce premier jour de la semaine, nous célébrons le jour où le Christ est ressuscité d’entre les morts…". Dans la communion de toute l’Église ? Nous y étions totalement.

Pour ma part, n’ayant pas une communauté paroissiale bien identifiée, les fidèles étant disséminés dans toute la Savoie, j’ai adressé une vingtaine de SMS à des personnes que je connaissais, plutôt des personnes qui n’ont pas ou plus l’habitude de pratiquer, qui ont pris leurs distances par rapport à la foi. L’un écrit : « De mon côté comme tu sais, je ne vais plus trop à la messe, mais ça ne m’empêchera pas de bien penser à toi ! Je jouerai un petit morceau de violon pour l’offertoire ! À quelle heure est la messe ? ». Un autre, en pleine mer sur son bateau en train de pêcher, a répondu ceci : « on fait la prière à l’heure qu’on veut ? Je serai en mer dimanche et heureux de prier dans l’horizon… ». Je l’informe que je commence la messe à 10 heures : il me répond « je ferai une pause-travail à 10 heures alors…". Un troisième a pu arrêter son travail, pour la pause entre 10 et 11 heures, il est en Égypte. Tous nous pouvons raconter des liens similaires …

La réflexion d’un quatrième a nourri ma semaine et a donné davantage de sens à ce confinement, il m’écrit : « Dans l’Évangile de Luc, il est dit : « Jésus, rempli d’Esprit-Saint, revint du Jourdain et il était mené par l’Esprit à travers le désert. Durant quarante jours, tenté par le diable, il ne mangea rien en ces jours-là et, quand ils furent écoulés, il eut faim ». Aujourd’hui le confinement nous oblige à rester chez nous pour lutter contre le mal du coronavirus qui ronge notre belle planète, et les tentations de sortie pour certains sont là aussi. …/…

Tout comme notre Seigneur, il faut profiter de cette période pour se recueillir et se rendre compte que l’on a l’essentiel tous les jours à portée de main : un toit, à manger et une famille qui nous aime ! Le reste semble un peu superficiel en comparaison de tout ça… c’est avec grand plaisir que je serai à vos côtés demain pour la messe dominicale par la pensée en union de prière".

Nous savons cependant qu’il y a encore bien des personnes qui n’ont pas de toit, peu à manger et qui sont seules. C’est à elles que nous pensons en premier, comme à tous ceux qui sont dans des lieux où le confinement est compliqué à vivre et où il peut y avoir des tensions : les prisons, les hôpitaux spécialisés, parfois les familles etc….celles et ceux qui sont marqués par un handicap. Et nous continuons de prier pour toutes celles et ceux déjà évoqués dans ma première lettre. En particulier celles et ceux que l’on pourrait oublier comme en Syrie, dans la zone d’Idlib. N’hésitons pas à citer ces « oubliés » dans notre prière ! Je me rappelle, lorsque j’étais petit, au cours de la prière familiale du soir, il y avait toujours une intention pour ceux auxquels personne ne pensait.

Nous prions avec insistance pour le Chef de l’Etat, le Président Macron, le premier ministre, le ministre de la santé etc…Il leur faut décider. Dans une telle circonstance, la solitude du pouvoir politique doit être immense. Que le Seigneur les éclaire !

Notre pays, comme l’Europe, est riche et peut encore s’imposer un confinement parce qu’on continue de nous nourrir et de nous fournir ce dont nous avons besoin. Qu’en est-il lorsqu’on a tout juste de quoi vivre ? Qu’en est-il pour les pays pauvres ?

Si la semaine qui va s’ouvrir, troisième semaine de confinement, avait été normale, se serait tenue à Lourdes, l’assemblée plénière des évêques de France. Jean-Luc Girardin, Président de la coopérative du Tremblay et du syndicat Fruits des Savoie m’aurait accompagné. En effet, cette assemblée aurait commencé ses travaux avec des représentants du monde agricole de chaque diocèse. J’ai donc beaucoup pensé aux agriculteurs cette semaine. Les uns doivent récolter, les autres semer ou planter, repiquer et la main d’œuvre n’est pas là. On comprend que des volontaires soient appelés pour aider, tout en respectant le confinement. Et l’après pandémie ? Deux questions surgissent : Quelle agriculture voudrons-nous ? Comment voudrons-nous produire et consommer ?

Le mot « pandémie » m’a rappelé un souvenir d’enfance, lié à l’élevage, le récit de maman lors d’une épidémie de fièvre aphteuse qui s’abattait sur un troupeau de vaches. Les éleveurs, ayant à l’époque des troupeaux moins imposants qu’aujourd’hui, s’obligeaient aussi à un confinement. Ainsi dans son petit village, cette fièvre, étant survenue, avait été combattue avec des gestes tout simples mais exigeants et qui duraient dans le temps, comme il nous l’est demandé aujourd’hui : on ne sortait plus les bêtes, on ne les emmenait plus à la fontaine pour s’abreuver. Il fallait cependant les faire boire tous les jours, en allant puiser l’eau au puits. Il en fallait des seaux et des seaux d’eau. Pendant des jours et des jours. Or aujourd’hui que fait-on ? On détruit totalement le troupeau. On détruit des milliers, des millions d’animaux. C’est radical et efficace. On pense (on croit ?) que c’est la bonne solution. Oui, dans un certain type de développement, celui d’une « grande ou grosse » agriculture industrialisée et productiviste, basée sur le seul binôme production-consommation. Elle pose alors une question : ces grosses structures sont-elles l’avenir ? Or ce qui est gros est toujours fragile. Il en est de même pour les céréales : une céréale peut-elle l’emporter sur les autres, parce qu’elle rapporte plus d’argent qu’une autre ? Et qu’en est-il des agriculteurs plus petits qui, aujourd’hui, et il y en a dans notre Savoie, veulent retrouver la diversité des céréales de nos sols ? Auront-ils un peu plus de place ? Seront-ils encouragés ? …/…

Il nous faut nous interroger aussi plus largement sur la distribution, le commerce en ligne. En apparence il est avantageux et facile, c’est vrai, mais doit-il l’emporter sur les autres modes de distribution, plus modestes ? Ne faudra-t-il pas retrouver la proximité, les circuits courts, et dans tous les domaines ? La librairie, le magasin, le boulanger, le boucher, l’épicier, le vendeur d’ordinateurs etc.

En réalité, il nous faut comprendre que cette épidémie nous fait découvrir que notre richesse est aussi notre fragilité et que le partage peut toujours devenir notre force. Peut alors nous revenir à l’esprit la mission, qu’à leur demande, le pape François avait donnée à des personnes du Quart- Monde dont le SAPPEL de Savoie, une mission assez délicate et difficile non seulement à comprendre mais à mettre en œuvre. :

« Et enfin, je voudrais vous demander une faveur, plus qu’une faveur, vous donner une mission : une mission que vous seuls, dans votre pauvreté, serez capables d’accomplir. Je m’explique : Jésus, parfois, a été très sévère et a réprimandé fortement les personnes qui n’accueillaient pas le message du Père. Ainsi, de même qu’il a dit cette belle parole « bienheureux » aux pauvres, à ceux qui ont faim, à ceux qui pleurent, à ceux qui sont haïs et persécutés, il en a dit une autre qui, de sa part, fait peur ! Il a dit « malheur ! » Et il l’a dite aux riches, aux repus, à ceux qui maintenant rient, à ceux qui aiment être loués (cf. Lc 6,24-26), aux hypocrites (cf. Mt 23,15 sq). Je vous donne la mission de prier pour eux, pour que le Seigneur change leur cœur. Je vous demande aussi de prier pour les responsables de votre pauvreté, pour qu’ils se convertissent ! Prier pour tant de riches qui s’habillent de pourpre et qui font la fête dans de grands festins, sans se rendre compte qu’à leur porte il y a beaucoup de Lazare, avides de se nourrir des restes de leur table (cf. Lc 16,19 sq). Priez aussi pour les prêtres, pour les lévites qui, en voyant cet homme battu à moitié mort, passent outre, en regardant de l’autre côté, parce qu’ils n’ont pas de compassion (cf. Lc 10,30-32). À toutes ces personnes, et aussi, certainement, à d’autres qui sont liées négativement à votre pauvreté et à tant de douleur, souriez-leur avec le cœur, désirez pour eux le bien et demandez à Jésus qu’ils se convertissent. Et je vous assure que, si vous faites cela, il y aura une grande joie dans l’Église, dans votre cœur et aussi dans la France bien aimée. » (Pèlerinage de personnes en situation de grande précarité, accompagnées par le cardinal Barbarin, Discours du Pape François, Salle Paul VI, Mercredi 6 juillet 2016)

La prière des pauvres pour sauver les riches, pour leur conversion ! Et si on appliquait cette mission aux États ?

La Parole de Dieu éclaire notre réflexion. David et Goliath (1 Samuel 17.1-18.4) la statue d’or et d’argent, de bronze et de fer si solide et brillante, pulvérisée par une petite pierre venue dont on ne sait où (livre de Daniel 2, 31-45). Les grands empires riches atomisés ! Et même dans la mythologie grecque il y a comme un signe avertisseur : le talon d’Achille. Où est notre vraie richesse ? Où est notre vraie force ? Où est notre talon d’Achille ?

Nous devons avoir aussi une pensée particulière, on le comprendra aisément, pour nos frères et sœurs d’Italie, à ceux qui vivent en Savoie, à leurs familles. A travers eux, pensons à l’Europe. L’Italie a été un des pays les plus « europhiles », nous rappelant la place de Rome dans l’histoire du continent européen. Elle l’était beaucoup moins ces derniers temps, d’une manière qui pouvait nous choquer, mais ne nous lançait-elle pas un avertissement ? …/…

Demain seront déversés des milliards et des milliards d’euros, il nous faut espérer que nous saurons nous rappeler ce que ce pays nous a apporté, sa nécessaire place dans l’Europe, irremplaçable peut- on dire. Demain, la responsabilité des chefs d’État sera immense comme le fut celle des pères fondateurs de l’Europe, l’Allemand Conrad Adenauer, les Français Jean Monnet et Robert Schuman, l’Italien Alcide De Gaspari, le Belge Paul-Henri Spaak. Le déficit public va s’accentuer, il faudra rembourser, prédisent déjà certains, sans se rendre compte que nos sociétés ont produit de plus en plus de très pauvres et de très riches, comme s’il ne fallait pas déjà réfléchir à un autre mode de développement, une société différente, qui implique une sorte de « sobriété heureuse ».

C’est à nous aussi chrétiens d’y réfléchir dès maintenant, de penser à des comportements nouveaux, de les proposer et de les vivre. Ce sera un enjeu extrêmement important. Car après la pandémie ce ne sera pas le moment des années folles, même s’il faudra aussi que nous nous dépensions et que nous nous réjouissions et que nous partagions la joie de s’en être sortis, savourant la joie d’être simplement ensemble, les uns avec les autres. Ceux qui nous auront quittés seront là aussi, avec nous, autrement, nous le croyons, nous le savons.

Cette lettre a débuté en évoquant l’eucharistie, je la termine encore avec l’eucharistie que je lie au quotidien. A l’offertoire, le prêtre dit les paroles : « Tu es béni Dieu de l’univers toi qui nous donnes ce pain, ce vin, fruits de la terre, de la vigne et du travail des hommes ». Quand il communiera seul, il pourra associer, comme il le fait à chaque eucharistie, celles et ceux qui ne peuvent communier en raison des circonstances, de leurs situations personnelles (maladie, persécution, impossibilités ou autres…)

Pour finir rappelons-nous ce qu’on nous disait du Vénérable Camille Costa de Beauregard au quatrième jour de la neuvaine : « À la façon dont je l’ai vu vivre, parler et agir, j’ai la conviction que Camille vivait en union habituelle avec Dieu. Voyait Dieu en toutes choses, dans ses enfants, dans les épreuves et regardait tout du point de vue surnaturel ». Je nous invite tous à avoir ce regard sur ce que nous vivrons, verrons et entendrons durant la semaine. La neuvaine s’achèvera dimanche

29 mars. Chacun pourra encore la prier à nouveau, plusieurs fois, durant ce long temps de confinement.

Notre-Dame de Myans, Notre-Dame de la Vie, Notre-Dame de Charmaix, Notre-Dame de… priez pour nous, veillez sur nous !

Je vous donne ma bénédiction ainsi qu’à toutes celles et ceux qui vous sont chers. Fraternellement en Christ.

Mgr Philippe Ballot,
Archevêque de Chambéry,
Évêque de Maurienne et de Tarentaise

30 mars 2020