Édito, avril 2020

Billet de Mgr Ballot, Église en Savoie

Habiter son Point 

Au moment où j’écris cet éditorial, le lundi 16 mars, la pandémie liée au coronavirus est déclarée et peut-être que des mesures de confinement généralisé seront prises. Je pense bien sûr à tous les malades et leurs familles, le personnel soignant et le personnel de sécurité. La messe que je célèbre chaque jour, désormais seul, est à leur intention. Et je n’oublie pas tous les pays qui sont touchés, particulièrement nos amis italiens si proches.

Je souhaite partager quelques méditations que j’ai rassemblées lors d’une retraite avec d’autres évêques. Elles s’appuient sur le mot très simple et courant, le mot « Point ». Le prédicateur était le Père Daniel Régent, jésuite, associé au centre spirituel Coteaux-Païs et référent pour l’équipe du Réseau Mondial de la Prière du Pape. (https://www.prieraucoeurdumonde.net/)

Dès le premier jour, il nous invitait à « décrocher de nos tâches absorbantes, difficiles, parfois redoutables…à nous laisser décanter pour entrer dans le temps et non pas surfer sur le temps ou courir après le temps ». Il nous faisait découvrir qu’entrer dans le temps se concrétise aussi dans l’espace. Pour chaque homme dans son propre corps ! Or dans l’infini du temps et l’immensité de l’espace, chacun est un minuscule point. Consentir à avoir un corps c’est alors consentir à être ce minuscule point. Il faut que chacun l’habite. Si petit qu’il est, il permet de se fixer dans l’espace et de se situer dans le temps. Habiter son Point, c’est habiter ce que l’on est, être présent, être désencombré. Fendre la surface de la superficialité pour une présence à la vie, à soi, aux autres. Habiter son Point ouvre à une communion respectueuse avec les autres qui habitent leurs propres points.

Je me suis alors rappelé les cours de mathématiques. J’y ai trouvé une belle illustration de cette réflexion car le point, essentiel en géométrie, n’est jamais identifiable concrètement, physiquement. On le représente toujours plus gros que ce qu’il est réellement. Le point est invisible aux yeux et pourtant il est là. C’est lui qui permet de tracer une ligne, une courbe, de multiples figures géométriques. Un tout petit point ! Indispensable !

Et dire que Dieu s’est fait « petit point » ! Imperceptible ! Indispensable !

Dans l’épreuve de la pandémie que nous vivons, du ralentissement de l’économie qui est imposé, de la solidarité qui est demandée, de l’attention aux autres à développer il y a comme un appel à demeurer attentifs à ce petit point de chacun. L’accélération du temps, que nous imposons trop souvent à la nature, à nos organismes, à notre manière de vivre atteint désormais ses limites. Il s’agit maintenant de ralentir pour être là, tout simplement.

À de nombreuses reprises nos responsables ont évoqué la science, les conseils scientifiques, les explications scientifiques pour fonder leurs décisions. Utile, très utile, la science ne peut cependant à elle seule tout saisir, tout comprendre et pas davantage à être seule à aider à habiter ce petit point de chacun. D’autres facteurs sont en jeu dans la vie ensemble.

Il y a un moment tout à fait particulier dans la vie du chrétien, pour habiter son Point, c’est l’eucharistie. Visitant une favela très pauvre au Brésil, le Père Pedro Arrupe, ancien général des jésuites, célébrant l’eucharistie, rapportait ceci d’une vieille dame : « vous êtes supérieur de ces pères n’est-ce pas ? Eh bien, Monsieur, mille fois merci, parce que vos pères nous ont donné ce grand trésor dont nous avions le plus besoin, la sainte messe". Un jeune garçon déclara : «  Monsieur le père nous vous sommes très reconnaissants, parce que ces pères nous ont appris à aimer nos ennemis. Il y a une semaine j’avais préparé un couteau pour tuer un de mes camarades que je haïssais. Mais après avoir écouté le père nous expliquer l’Évangile, je suis allé acheter une glace et je l’ai offerte à mon ennemi. » Enfin, après la messe, un homme invite le père chez lui en lui disant qu’il avait quelque chose à lui offrir. Arrivant dans sa maison qui était une baraque à moitié croulante, le père s’assoit et l’homme lui montre le coucher de soleil qu’il voit depuis là : « Monsieur, regardez. Que c’est beau ! ». Après quelques minutes de silence l’homme ajouta : « Je ne savais pas comment vous remercier pour tout ce que vous faites pour nous. Je n’ai rien à vous donner, mais j’ai pensé que vous aimeriez voir ce coucher de soleil. Il vous a plu, n’est-ce pas ? Bonsoir. »

C’est cela habiter son Point. Savoir ralentir. Savoir s’arrêter et contempler. Prendre son temps là où on se trouve.

 

12 mai 2020