Édito, décembre 2019

Billet de Mgr Ballot, Église en Savoie

« Moins de biens, plus de liens ! »

« Moins de biens, plus de liens ! » est une expression utilisée par un des témoins que j’ai entendus à l’assemblée plénière des évêques de France. Cette assemblée plénière avait commencé d’une manière originale. Nous n’étions plus simplement une assemblée d’une centaine d’évêques mais de trois cents personnes, des diocésains les avaient en effet accompagnés. Le peuple de Dieu était présent dans toutes ses composantes, évêques, prêtres, diacres, religieux et religieuses, laïcs consacrés, personnes mariées etc…. Tous unis par le même baptême, la même foi, le même désir d’annoncer l’Évangile.

Cela donnait tout de suite un climat familial où la joie s’exprimait à tout moment, à travers les visages toujours souriants. Le sujet abordé était grave, il s’agissait de la question écologique qui, selon les uns, se traduit par « contrainte écologique », pour les autres par « conversion écologique » ou encore « transformation écologique » …, chacun s’accordant à reconnaître un enjeu crucial et un défi vital pour notre société et notre monde.
Nous étions bien préparés à accueillir des témoignages car nous avions tous dans le cœur et à l’esprit l’encyclique du Pape François : « Loué sois-tu ». Nous nous souvenions de tout ce qu’il a écrit sur le paradigme technocratique et l’écologie intégrale, rappelant que tout est lié. Le temps presse disaient certains : « on a 20 ans pour changer le monde et c’est possible ». L’enjeu est majeur rappelaient d’autres. Il faut changer nos modes de vie en profondeur en regardant la manière de nous déplacer, de consommer, de nous habiller, de nous détendre… ceci pouvant se résumer dans la volonté de sortir d’une surconsommation qui implique un sur développement etc… éviter l’excès, se donner des limites.

Il y a une urgence écologique, certes, mais cette transformation plutôt que contraignante peut devenir désirable, avons-nous entendu. J’ai pensé alors à ces lycéens qui, en se rassemblant tous les vendredis, l’expriment à leur manière. Nous étions invités à vivre la solidarité entre les personnes en même temps que proposer une agriculture plus équilibrée et qui tienne compte de la manière dont cette nature elle-même s’exprime. Un jeune homme, de formation scientifique, faisait remarquer que dans la nature il n’y avait pas qu’une logique de compétition où le plus fort l’emporte sur le plus faible mais aussi, et davantage même, une logique fondamentale de complémentarité et d’entraide. Et de citer les « relations » entre les arbres et les champignons etc. etc. « Simplifier nos vies pour nous laisser simplement vivre » concluait un intervenant.

Il y aurait encore tant à dire et à partager. Je retiendrais volontiers trois observations qui ont traversé l’ensemble des débats. L’Église, donc les chrétiens, a un rôle majeur à jouer. Elle est dans un temps historique, un Kaïros. Ceux qui ont témoigné ont parfois confié qu’ils s’étaient éloignés de l’Église car elle ne les avait pas rejoints dans le questionnement profond qui les habitait, paraissant surplomber leurs vies et déconnectée. S’exprimant devant les évêques, ils disaient combien ils étaient touchés d’avoir reçu l’invitation, d’avoir pu s’exprimer, désirant approfondir la dimension spirituelle de leur engagement. Dans ce sens, et c’est la deuxième observation que je voudrais faire, le défi de la conversion écologique que nous devons relever est fondamentalement spirituel également et si nous n’y prenons pas garde nous risquerons de n’être que dans une logique de survie. S’il s’agit uniquement de survivre dans cet univers fini, alors nous aurons des solutions sûrement rationnelles mais vite inhumaines qui s’imposeront de l’extérieur, peut-être alors par la force.
En réalité il s’agit de vivre et de comprendre la raison pour laquelle nous sommes sur cette terre et pour laquelle nous devons être dans une solidarité humaine écologique qui touche la nature qui nous environne et les relations entre nous. Ma troisième observation est toujours dans la logique des deux précédentes : notre foi nous éclaire sur notre destinée en nous rappelant que notre vraie patrie vers laquelle nous allons tous c’est « le ciel », c’est-à-dire la rencontre achevée et définitive avec Dieu, à la plénitude des temps, quand toute la création sera ressaisie dans le Christ, comme l’écrit Saint-Paul. Il nous faut donc oser parler de la fin des temps, de la dimension eschatologique de nos vies, de l’avenir de nos existences qu’éclaire la foi. Les évangiles lus en cette fin de l’année liturgique et ceux du début de celle qui commence invitent à cette réflexion. Si nous restons enfermés dans ce monde, sans la perspective d’un autre monde nouveau, nous risquerons de ne pas réussir cette transformation écologique. En conséquence, dans cette perspective nous pouvons dire : « Moins de biens et plus de liens, dans une simplicité et une sobriété heureuses, pour la Vie éternelle ».

12 novembre 2019, mis à jour le 6 mars 2020