Édito, septembre-octobre 2020

Billet de Mgr Ballot, Église en Savoie.

Être l’âme dans le monde

Dans l’épître à Diognète (Épître à Diognète, V), souvent citée, nous pouvons lire : « Les chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre. […] Comme les autres, ils se marient, comme les autres, ils ont des enfants, seulement ils ne les abandonnent pas. […] Les chrétiens sont dans le monde ce que l’âme est dans le corps : l’âme est répandue dans toutes les parties du corps ; les chrétiens sont dans toutes les parties de la Terre ; l’âme habite le corps sans être du corps, les chrétiens sont dans le monde sans être du monde. »

Cet extrait est cité, la plupart du temps, pour expliquer que le chrétien est un citoyen comme les autres, bien intégré dans la société de son temps. On est même tenté parfois de justifier ainsi certaines évolutions du monde. On dit alors que c’est le progrès. Sous-entendu progrès inéluctable et nécessairement bon !

On lit aussi, et on peut en être étonné, que si les chrétiens se marient comme tout le monde, ils n’abandonnent pas leurs enfants. Ils se particularisent. Cela se comprend puisqu’à l’époque romaine, le père de l’enfant devenait légalement son père s’il l’accueillait en le prenant dans ses bras, en quelque sorte s’il l’adoptait. Les chrétiens, dans leur manière d’accueillir la vie, se sont donc positionnés autrement que les autres citoyens. Ils ont permis ainsi de découvrir qu’on était fils par sa simple naissance. Le « géniteur » (vocabulaire contemporain) est le père.

L’auteur poursuit en osant une comparaison : les chrétiens, dans la société, sont comme l’âme dans le corps. Quelle prétention diront certains ! Mais Jésus ne nous a-t-il pas dit : « vous êtes le sel de la terre (…) la lumière du monde » ? (Mt 5, 13-14). Dans sa manière de se comporter, de porter certaines valeurs, le chrétien peut se considérer dans le monde sans être du monde et montrer qu’il peut en être l‘âme.

Prenons un exemple dans l’actualité, pouvant rejoindre cette lettre à Diognète : la future loi de bioéthique. Qui aurait pu imaginer qu’après les États Généraux de la bioéthique on soit, quelques mois après, devant une loi qui fait sauter la plupart des limites ? Qui légalement poursuit une confusion déjà inaugurée par le mariage pour tous ? On nous parle de débat apaisé, mais ces États Généraux ne nous auraient-ils pas endormis, puis comme anesthésiés ? Était-ce le but ?

Le confinement et l’après nous ont fait prendre conscience que nous sommes très dépendants d’un système technicien vis à vis duquel le pape François nous alerte, invitant à des comportements nouveaux. Tout est lié ne cesse-t-il de répéter : Bioéthique, accueil des migrants, libéralisme économique et libertaire, défi écologique, etc…

Jacques Elull mettait déjà en garde il y a des années devant l’évolution de ce système technicien (Jacques Ellul : une pensée critique de la technique, LNA #64, Stéphane Lavignotte) :

 « À quoi ressemble la technique selon Ellul ? La technique est rationnelle, exclut toute créativité ou spontanéité. Elle est artificielle et elle artificialise le monde, devenant le nouvel environnement de l’homme qui remplace l’ancien, naturel. La technique s’universalise. Elle étend sa logique à l’ensemble du monde et des activités humaines : la politique, l’art ou les loisirs deviennent des activités techniques. Elle fonctionne de manière automatique et autonome : l’homme n’a plus de choix (…). La politique n’a pas de prise sur ces évolutions. De plus, selon Ellul, la technique connaît un auto-accroissement que rien ne peut arrêter selon l’adage « On n’arrête pas le progrès ». Les techniques entraînent la création d’autres techniques selon un enchaînement inéluctable, y compris quand elles échouent : la technique crée des problèmes pour la résorption desquels on crée d’autres techniques, qui elles-mêmes créent des problèmes, etc.  »

 La crise sanitaire met en évidence toutes ces problématiques. Au cœur de cette crise, les chrétiens doivent tendre à demeurer comme l’âme dans ce monde. 

Nous commençons une nouvelle année pastorale avec l’adaptation nécessaire, le « lâcher prise », la confiance fondamentale en Dieu, que rappelle un petit virus. Vivons-la dans le dialogue et le témoignage !

 Quelles belles perspectives s’ouvrent ainsi à chacun !

28 septembre 2020