Homélie du 11 novembre 2020

Homélie de la messe privée du 11 novembre, à la cathédrale de Chambéry. 

Homélie 11 novembre 2020

Lévitique 19, 19, 1-2 . 11-18 Matthieu 7, 1-5

Nous pouvons nous rappeler aujourd’hui, comme le fait un historien, que « la Première Guerre mondiale a été le creuset de la population française, tout au moins de ses hommes. Pendant quatre ans, dans les tranchées, sous le même uniforme, les Poilus, quel que soit leur région d’origine, leur croyance ou leur profession, se sont côtoyés et mélangés. Les laïcards comme les cléricaux ont appris à se connaitre. Une génération d’hommes a appris à s’apprécier et à aller au-delà de leurs préjugés ou de leur ignorance. Le climat de tension qui prévalait avant la guerre, et qui avait culminé quinze ans plus tôt avec la rupture des relations diplomatiques entre la République française et le Saint-Siège et la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat, s’apaise au lendemain de l’armistice du 11 novembre 1918. » (père Franck Guérin, prêtre à Bar le Duc : www.archivioradiovaticana.va › storico › 2014/10/01 )

Ce n’est pas une loi votée par le parlement qui a créé ce rapprochement, c’est un événement, bien plus c’est une expérience. Une expérience personnelle de chacun de ceux qui se trouvaient côte à côte dans les tranchées. Elle était une expérience qui faisait toucher du doigt la fraternité qui unissait tous ces hommes, prêts à mourir côte à côte, ensemble. Ils s’opposaient et ne se comprenaient pas hier. Aujourd’hui ils se réconcilient et ne s’ignorent plus.

Dans une société lorsque les liens se distendent au point de se rompre, lorsque les désirs de quelques-uns sont imposés à tous par des lois générales, quand on n’arrive pas à échanger, dialoguer dans le lieu même où tous, dès le plus jeune âge sont réunis, l’école, échanger, dialoguer non seulement sur les libertés qui sont les nôtres mais sur ce qui fondent nos existences, c’est-à-dire nos croyances, nos convictions, pour certains la foi en Dieu, c’est ailleurs, souvent dans des petits groupes fermés, qui sont finalement plus ou moins invités à se cacher, que peuvent s’élaborer ou s’accueillir les idées, les philosophies les plus terribles qui minent et finalement détruisent la fraternité.

 «  Pas de liberté sans respect et fraternité d’abord » disent les évêques de France réunis en assemblée plénière en visioconférence ces derniers jours, dans une déclaration adressée à tous leurs compatriotes. Meurtris par les assassinats récents ils posent avec vigueur et courage la question : « Et si nous commencions par le respect et la fraternité ? »

Être frère pour être libre. Fraternité d’abord !

Ils osent même écrire avec audace : «  La liberté doit être défendue, sans faiblesse. Est-ce à dire que la liberté d’expression ne doit connaitre aucune retenue vis-à-vis d’autrui et ignorer la nécessité du débat et du dialogue ? » Permettez-moi d’ajouter que la caricature n’est pas l’expression aboutie de la liberté d’expression. Elle n’en est pas non plus la plus belle expression quand elle humilie ou qu’elle injurie, comme si était institué un devoir de blasphème. « Plus qu’à des lois supplémentaires, nous invitons chacun, en conscience, au respect. » poursuivent les évêques.

« ‘Liberté, égalité, fraternité ‘ : la fraternité est une valeur républicaine. Notre exercice de la liberté ne peut pas l’ignorer. Nous devons en tenir compte dans nos comportements individuels et collectifs, personnels et institutionnels. » Ce sont toujours les évêques qui s’expriment et qui concluent ainsi : « Nous vous partageons notre conviction profonde : la liberté grandit quand elle va de pair avec la fraternité. »

Il y a urgence.

Depuis très longtemps nous savons les commandements qui sont à la base d’une cohésion sociale et d’une réelle fraternité. Nous les avons à nouveau entendus dans le livre du Lévitique. C’est même Dieu qui parle invitant à être saint comme lui-même est saint. Ce qui s’exprime dans les comportements doit avoir ces commandements-là comme fondement. Citons-en quelques-uns : Tu n’exploiteras pas ton prochain, tu ne le dépouilleras pas : tu ne retiendras pas jusqu’au matin la paye du salarié. Tu ne mentiras pas. Tu ne favoriseras pas le puissant. Tu n’avantageras pas le faible. Tu jugeras ton compatriote avec justice. Et surtout tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur. Tu ne te vengeras pas. Tu ne garderas pas de rancune. Pour conclure par : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Voilà ce sur quoi il nous faut tous communiquer. Voilà ce qu’il nous faut entendre dans la bouche des plus hautes autorités. Beaucoup comprendront mieux alors que l’on doit, à la suite des drames que nous avons vécus ces derniers temps, dire d’abord : tu ne tueras pas. Tu ne tueras pas. Tu ne tueras pas.

Jésus dans l’Évangile donne comme une sorte de méthode pour bien y arriver. Il invite à questionner le regard que je porte sur mon frère. Et qui que nous soyons, reconnaître que nous savons davantage voir ce qui ne va pas chez nos frères, oubliant de regarder humblement ce qui ne convient pas chez soi. Se poser désarmé et humblement devant l’autre. C’est le message du disciple du Christ, qui affirme à la suite des premiers chrétiens, que rien n’est au-dessus de son attachement à Dieu, le Dieu d’amour qui est allé jusqu’à se rendre présent et victorieux sur la croix. Et même si dans son histoire l’Église a tant de fois, trop de fois, été entraînée dans des situations où certains de ses membres provoquaient la violence et la haine allant jusqu’à tuer, elle demeure aujourd’hui, avec le pape François, dans une attitude résolument pacifique et fraternelle. Agiter les chiffons rouges attise la haine, surtout quand elle est déjà présente dans les cœurs.

Nous continuerons d’affirmer que les sentiments qui habitent les chrétiens ne sont, ne doivent jamais être la haine, la violence et la mort mais l’amour, la bienveillance, l’humilité. Chaque disciple du Christ est invité à le vivre jusqu’au bout. C’est notre apport pour permettre à notre pays de vivre dans une sécurité qui lui soit garantie et naturelle. Là est notre contribution à tout le travail difficile, assuré par la police, la gendarmerie, l’armée que nous remercions, sans oublier leurs familles mises aussi à contribution.

Mgr Philippe Ballot
Archevêque de Chambéry
Evêque de Maurienne et de Tarentaise

12 novembre 2020