Le dimanche, une chance - Octobre 2020

Réflexion de Mgr Ballot - Octobre 2020

LE DIMANCHE, UNE CHANCE !

Dans le premier éditorial que j’ai écrit à la sortie du confinement, pour le bulletin diocésain “Église en Savoie”, invitant chacun à habiter ce que j’appelais “son point”, j’écrivais ceci :

 “Habiter son Point, c’est habiter ce que l’on est, être présent, être désencombré. Fendre la surface de la superficialité pour une présence à la vie, à soi, aux autres. Habiter son Point ouvre à une communion respectueuse avec les autres qui habitent leurs propres points.” Je citais un prédicateur qui, dans une retraite, avait invité à “décrocher de nos tâches absorbantes, difficiles, parfois redoutables… à nous laisser décanter pour entrer dans le temps et non pas surfer sur le temps ou courir après le temps”. 

C’est la grande leçon que nous devons retirer de la période du confinement :

Savoir s’arrêter. Et déjà, savoir ralentir.

Durant le confinement, les églises, bâtiments publics, sont restées ouvertes. Cette ouverture, permise par le gouvernement, était un message clair pour dire qu’il y avait un lieu, visible, dans nos villages, dans nos quartiers, où toute personne pouvait se rendre pour s’arrêter. Les chaises ou les bancs vides étaient plutôt des bancs ou des chaises disponibles.

  • C’est lorsque l’on s’arrête, que l’on peut prendre conscience de la présence de Dieu dans sa vie.
  • C’est lorsque l’on s’arrête que l’on peut apprendre à voir du point de vue de Dieu comme le faisait le Vénérable Camille Costa de Beauregard.
  • C’est lorsque l’on s’arrête qu’on a le souci d’être en lien avec les pauvres, qu’on leur tend la main (Message du pape François pour la 4e Journée mondiale des pauvres. 15 novembre 2020).
  • C’est lorsque l’on s’arrête qu’on prend conscience qu’il y a des frères et des sœurs à côté de soi. C’est lorsqu’on s’arrête que le migrant est reconnu d’abord comme un frère.
  • C’est lorsque l’on s’arrête etc. etc.

Nous le savons tous, le temps dans lequel nous sommes est un temps qui nous mange comme Kronos, le dieu du temps, dans la mythologie grecque, qui mangeait ses enfants, pour ne pas être détrôné. On a l’impression que le temps est sans cesse accéléré pour échapper à sa juste place. Et nous savons tous que si la technique et les machines qu’elle permet de construire nous donnent les moyens d’être plus libres, nous faisons l’expérience douloureuse qu’au contraire elles nous assimilent, nous contraignant à devenir nous-mêmes des machines ou des robots. Elles sont en train de nous manger. Et même la détente, le temps passé ensemble, devient un produit de consommation dans l’accélération du temps. Mais si l’on s’arrête, le Kronos laisse alors la place au Kairos, le temps favorable, opportun, ajusté. C’est d’ailleurs dans ce temps opportun que nous vivons depuis la résurrection du Christ.

Nous connaissons le sens chrétien du dimanche : premier jour de la semaine, jour de la résurrection du Christ, jour où Dieu se repose après avoir créé le monde, jour sans travail, jour où la communauté des chrétiens se rassemble et célèbre l’eucharistie, c’est le temps des relations gratuites, le temps que l’on prend avec et pour les autres, comme dans une famille. C’est à partir de ce dernier point que je voudrais insister et inviter toutes les paroisses à mettre en valeur le dimanche.

Ce n’est pas simple, pour nos contemporains qui sont pris dans cette accélération du temps, de pouvoir s’arrêter mais ils en ont tous fait l’expérience avec le confinement. Si ce fut éprouvant pour certaines familles, ce fut aussi une redécouverte pour beaucoup d’entre elles. Prendre du temps ensemble, prendre du temps pour soi.

“J’ai trouvé que ces derniers mois m’ont permis de nouer des liens plus forts avec ma famille, même les moments difficiles ont des bons côtés” me partageait un jeune de 22 ans par sms. Dans ce sens, je propose donc que l’ensemble des paroisses puisse prendre l’habitude d’un dimanche mensuel fraternel (”confiné ?”), pour rejoindre, ce jour-là, tous ceux qui ont exprimé un lien avec la communauté catholique : par les funérailles, la catéchèse, la demande de sacrement : mariage, baptême, confirmation, eucharistie… les aumôneries de jeunes ou d’EPHAD, de maisons de retraite, de foyer-logements, et d’autres.

Ce moment doit être fraternel, simple dans son organisation, avec des propositions accessibles où les personnes ne sont pas des consommateurs de produits qu’on leur donne et qu’on aurait bien préparés, mais des acteurs de la relation partagée, autour de la Parole de Dieu, autour de questions que nous pose la vie d’aujourd’hui, les débats de société. On peut aisément inviter régulièrement les personnes avec des SMS, des mails, des vidéos etc.
En temps de restriction sanitaire, on peut aussi exprimer et développer les liens sans nécessairement être présents physiquement.

Dans sa lettre en réponse à l’invitation du Président de la République, “Le matin, sème ton grain”, (Lettre en réponse à l’invitation du président de la République, aux éditions du Cerf, Bayard, Mame, 2020) Mgr Éric de Moulin Beaufort, archevêque de Reims et Président de la Conférence des évêques de France, invite le Président de la République à instituer un dimanche confiné par mois partout dans notre pays. Il enracine cette proposition dans la tradition biblique où la mémoire est marquée par un mémorial qui représente l’œuvre libératrice de Dieu. Dans cet esprit, le mémorial de l’épidémie ne doit être ni un musée ni une journée du souvenir de plus, demande-t-il.

Il propose de construire ce mémorial autour de deux directions, le logement et le repos dominical :

“Comment nous aider mutuellement à habiter un temps de calme, autrement que par la consommation, comment apprendre ou réapprendre à regarder la nature, à écouter des bruits qui ne soient pas humains, à supporter le silence. Je suggère, sans doute en un rêve éveillé, qu’une fois par mois un dimanche soit “confiné” partout dans notre pays : un dimanche sans voiture ou sans dépasser un certain périmètre, sans commerce, sans travail productif, où tous soient appelés à chercher les activités accessibles à pied, à bicyclette ou en transports en commun. Depuis des années, nous savons qu’il nous faut changer de mode de vie et nous ne le faisons pas. La mise en œuvre d’une telle proposition obligerait à se rendre collectivement capable de proposer des activités culturelles et sportives et religieuses et spirituelles à proximité de tous les quartiers, dans les villes et villages.
Si une telle proposition devait se réaliser, pour qu’elle ne se transforme pas dans le cauchemar d’une contrainte de plus imposée à tous, il faudrait que ces modalités de réalisation fassent l’objet d’échanges et de délibérations à un niveau local à déterminer”.

Je partage totalement ce rêve éveillé et je crois que nous pouvons déjà le mettre en place à notre niveau.

J’invite toutes les paroisses qui ne le vivent pas encore à se concerter avec celles qui déjà vivent ces dimanches fraternels mensuels.

Dans un éditorial récent, j’ai évoqué la reconstruction de notre monde, en prenant l’image de l’art japonais qui ne met pas à la poubelle un vase qui est cassé mais qui le reconstruit avec de la laque d’or. Il devient alors une autre œuvre qui intègre l’œuvre passée. Le dimanche est une forme de laque d’or entre nos mains pour nos communautés et notre société. Je souhaite que vous puissiez, que nous puissions, tous bien l’utiliser.

Le dimanche est une chance ! Saisissons-là !

Mgr Philippe Ballot,
Archevêque de Chambéry,
Évêque de Maurienne et de Tarentaise
Fait à Chambéry, le 7 octobre 2020

9 octobre 2020